Dans les années 80 et 90, le stock-car américain n’avait aucun intérêt à mes yeux. Comme plusieurs, j’étais attiré par les exploits de la famille Villeneuve et par la filière Player’s, qui développait des pilotes canadiens de très haut niveau. J’aimais bien la Formule 1 jusqu’au décès de Senna en 1994. Par la suite, je me suis intéressé à la défunte série CART.
Mon intérêt pour la NASCAR, cela peut paraître un peu bizarre, a débuté en 2001 lors du décès de Dale Earnhardt. J’étais curieux de comprendre pourquoi, donc, nos voisins du Sud aimaient tant ce pilote et la NASCAR. Je ne comprenais pas : « Ça fait juste tourner en rond, c’est donc bien plate ». Après quelques courses, je me suis rapidement aperçu que j’étais passé à côté d’une page importante de l’histoire de la course automobile américaine. L’accident tragique survenu le 18 février 2001 allait changer à tout jamais la discipline et l’ensemble du sport automobile nord-américain.
Dans les derniers jours, j’ai visionné la série sur Amazon Prime qui raconte l’histoire de Dale Earnhardt ainsi que celle de sa famille. C’est cette série (trois épisodes) qui m’a inspiré ce texte.
De Kannapolis aux circuits : la naissance d’un champion
Dans l’univers du sport automobile américain, Dale Earnhardt Sr. trône en maître incontesté. À l’approche du 25e anniversaire de sa disparition tragique cette année, revenir sur le parcours exceptionnel de celui que l’on surnommait « l’Intimidateur » permet de mesurer l’empreinte incroyable qu’il a laissée sur la NASCAR et sur plusieurs générations de pilotes, incluant son propre fils. Alors que la série documentaire intitulée « Earnhardt » est parue en 2025 sur Amazon Prime, replongeons dans l’histoire d’un homme qui a transformé une passion en carrière légendaire, et dont le style de pilotage agressif et la personnalité charismatique continuent de fasciner bien au-delà du temps.
Né le 29 avril 1951 à Kannapolis, en Caroline du Nord, Ralph Dale Earnhardt grandit dans l’univers des courses automobiles. Fils de Ralph Earnhardt, pilote réputé dans la région, spécialiste des « short tracks », il baigne dès son plus jeune âge dans l’odeur d’essence et le bruit des moteurs. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, son père ne lui facilite pas l’accès aux courses, souhaitant tester sa détermination et sa motivation.
Cette jeunesse forgée dans l’adversité marque profondément le caractère du futur champion. Abandonnant très tôt l’école pour enchaîner les petits boulots, Dale se marie à seulement 17 ans avec Latane Brown et devient rapidement père. Son obsession pour la course le pousse à travailler jour et nuit, allant jusqu’à emprunter, le jeudi, l’argent nécessaire pour courir le week-end suivant.
Après le décès de son père d’une crise cardiaque en 1973, alors qu’il travaille sur un carburateur dans son garage, la détermination de Dale s’intensifie. À 25 ans, il a déjà connu deux mariages, deux divorces, est père de trois enfants et travaille dans une usine textile. Mais sa passion pour la course demeure indéniable.
L’ascension fulgurante en NASCAR
C’est en 1975 que Dale fait ses débuts en NASCAR Cup Series (alors connue sous le nom de Winston Cup), lors du World 600 sur le Charlotte Motor Speedway. Bien qu’il ait terminé en 22e position, son talent et sa détermination commencent à attirer l’attention.
La véritable opportunité survient en 1979, lorsque Rod Osterlund lui offre un volant pour une saison complète. Malgré un violent accident à Pocono qui lui fracture les deux clavicules et l’oblige à manquer quatre courses, Dale termine septième au classement général, décroche sa première victoire à Bristol et remporte le titre de recrue de l’année.
La saison suivante, en 1980, il accomplit l’impensable : il devient champion de la Winston Cup, un exploit qu’aucun autre pilote n’avait réalisé juste après avoir été sacré meilleure recrue. Ce premier titre marque le début d’une ascension fulgurante qui le mènera au sommet de son sport.
La domination de l’ère Childress
Après un bref passage chez Ford avec l’écurie de Bud Moore, Dale rejoint en 1984 l’équipe de Richard Childress, un ancien pilote qui vient de mettre un terme à sa carrière. Cette association deviendra l’une des plus prolifiques de l’histoire de la NASCAR.
Entre 1986 et 1994, le duo Earnhardt–Childress remporte six championnats supplémentaires (1986, 1987, 1990, 1991, 1993 et 1994), pour un total de sept titres qui l’égalent à Richard Petty, autre légende du sport. Toutefois, leurs personnalités sont diamétralement opposées : tandis que Petty est universellement apprécié, Earnhardt suscite des réactions plus contrastées en raison de son style agressif qui lui vaut le surnom de « The Intimidator ».
La simple présence d’Earnhardt dans les rétroviseurs suffisait à déstabiliser ses concurrents. Il n’hésitait pas à bousculer les autres pilotes pour gagner des positions, particulièrement en fin de course, rendant chaque compétition plus intense et imprévisible.
Le père et le fils : une relation complexe
La relation entre Dale Earnhardt Sr. et son fils, Dale Jr., constitue un chapitre fascinant de cette histoire familiale. Contrairement à l’image d’unité familiale parfois projetée, leur relation a connu des hauts et des bas avant de se transformer en un lien plus profond.
Dans plusieurs entrevues, Dale Jr. a reconnu que leur relation manquait initialement de profondeur, principalement parce que son père était entièrement absorbé par sa carrière. « La seule raison pour laquelle je me suis mis à courir était de me rapprocher de mon père », a-t-il confié en entrevue.
Ce n’est qu’après que Dale Jr. a commencé à piloter professionnellement que leur relation a évolué, passant d’une dynamique père–fils à une relation entre collègues et, éventuellement, concurrents. La tragédie de 2001 a brutalement interrompu cette évolution, laissant Dale Jr. avec des sentiments complexes qu’il a dû gérer tout en poursuivant sa propre carrière en NASCAR.
En 2001, lors du tragique accident de Daytona, un moment symbolique s’est produit : alors que Dale Sr. perdait la vie dans le dernier virage, les deux voitures de l’écurie Dale Earnhardt Incorporated, pilotées par Michael Waltrip et Dale Jr., franchissaient la ligne d’arrivée en première et deuxième position.
L’amitié entre Dale Earnhardt et Neil Bonnett
Au-delà des courses et de la compétition, Dale Earnhardt entretenait une amitié profonde et sincère avec un autre pilote légendaire, Neil Bonnett. Il était bien plus qu’un simple collègue pour Earnhardt : il était son meilleur ami, son confident, et son compagnon de chasse et de pêche.
Leur relation était également caractérisée par une confiance professionnelle inébranlable. En 1993, alors qu’Earnhardt était parti pêcher, Bonnett a accepté de tester sa voiture à Talladega, malgré une blessure à la tête qui avait presque mis fin à sa carrière quelques années plus tôt. Cette session d’essai s’est avérée déterminante, permettant à Earnhardt de remporter la pole position avec une vitesse impressionnante de 192,355 mph.
La mort tragique de Bonnett, le 11 février 1994, lors d’une séance d’essais à Daytona, a profondément marqué Earnhardt. Bonnett venait tout juste de faire son retour à la compétition après sa terrible blessure. Dans une touchante déclaration avant le Daytona 500 de 1994, Earnhardt avait promis : « Si le Seigneur le veut bien, et que nous gagnons cette course, je pourrai vraiment la dédier à Neil, parce que Neil a tellement contribué à la préparation de ma voiture. Vous savez, il est à peu près avec moi tout le temps, dans mon esprit et mes pensées, et je crois qu’il sera encore plus proche aujourd’hui. Je vais l’emmener avec moi dans mon cœur. »
Le triomphe au Daytona 500 : un rêve enfin réalisé
Pendant près de deux décennies, le Daytona 500 est resté le Saint Graal insaisissable dans la carrière pourtant exceptionnelle de Dale Earnhardt. Jusqu’en 1998, cette course lui avait toujours échappé, souvent de façon cruelle et dramatique.
En 1986, une panne d’essence en fin de course lui avait arraché la victoire. En 1990, c’est un pneu crevé dans le dernier tour, après avoir roulé sur des débris, qui l’avait privé de la victoire. En 1993 et 1996, il avait perdu des duels face à Dale Jarrett, et en 1995, il avait dû se contenter du second rang derrière Sterling Marlin.
Mais le 15 février 1998, après 19 tentatives infructueuses, « l’Intimidateur » a finalement conquis la course qui l’avait tant fait souffrir. Ce jour-là, au volant de sa Chevrolet noire numéro 3, Earnhardt a mené avec autorité, contrôlant les assauts de Bobby Labonte et Jeremy Mayfield dans les derniers tours. Lorsqu’il a franchi la ligne d’arrivée en vainqueur, une scène rare et émouvante s’est produite : tous les membres des équipes adverses se sont alignés le long de la voie des stands pour le féliciter alors qu’il effectuait son tour d’honneur.
Au-delà de la piste : l’homme derrière la légende
Derrière l’image du pilote impitoyable se cachait un homme d’affaires avisé. Dale Earnhardt a su transformer sa renommée sportive en un empire commercial. Sa société, Dale Earnhardt Inc. (DEI), fondée en 1980, est devenue une puissance dans le monde du sport automobile, gérant plusieurs équipes et développant divers produits dérivés.
Son approche du marketing et sa compréhension de l’importance de l’image ont révolutionné la façon dont les pilotes se présentaient au public. Sa voiture noire numéro 3 est devenue l’une des plus reconnaissables de l’histoire de la NASCAR, et sa marque personnelle a transcendé le sport pour entrer dans la culture populaire américaine.
L’accident fatal qui a changé la NASCAR
Le 18 février 2001, lors du dernier tour du Daytona 500, Dale Earnhardt est impliqué dans un accident apparemment anodin. Sa Chevrolet noire numéro 3 heurte le mur dans le virage. Ce qui semble être une collision sans gravité se révèle fatale : le pilote de 49 ans décède des suites d’une fracture du crâne.
Cette tragédie, survenue devant des millions de téléspectateurs et alors que son fils Dale Jr. était également sur la piste, a profondément bouleversé le monde du sport automobile. Earnhardt était le quatrième pilote de NASCAR à mourir en moins d’un an, après Adam Petty, Kenny Irwin Jr. et Tony Roper, soulevant d’importantes questions sur la sécurité dans ce sport.
L’enquête sur l’accident a révélé que sa ceinture de sécurité avait été retrouvée cassée sur le côté gauche, probablement en raison d’une modification de l’installation effectuée pour améliorer son confort. Cette découverte, combinée aux décès récents, a conduit à des changements majeurs dans les règles de sécurité, notamment l’adoption obligatoire du système HANS (Head and Neck Support) dès 2002.
Un palmarès exceptionnel
Les chiffres témoignent de la domination d’Earnhardt pendant plus de deux décennies. Son palmarès impressionnant comprend :
- 7 titres de champion de la NASCAR Winston Cup Series (1980, 1986, 1987, 1990, 1991, 1993, 1994)
- 76 victoires en NASCAR Cup Series
- 26 pole positions
- 281 tops 5 et 428 tops 10 en 676 départs
- Plus de 25 000 tours en tête dans 406 courses différentes
- Plus de 40 millions de dollars de gains en carrière
- 21 victoires en série Busch (aujourd’hui Xfinity Series)
- 4 titres de champion IROC (1990, 1995, 1999, 2000)
- 11 victoires en IROC (un record)
- 6 victoires dans le Busch Clash
- 3 victoires dans la course All-Star de Winston
- 12 victoires dans les courses de qualification de 125 miles à Daytona, dont dix consécutives de 1990 à 1999
Ce palmarès exceptionnel lui a valu d’être intronisé au NASCAR Hall of Fame en 2010 lors de l’ouverture de l’institution.
« Earnhardt » : la série documentaire
En mai dernier, Amazon Prime a lancé « Earnhardt », une série documentaire en quatre parties consacrées à la vie et à la carrière de Dale Earnhardt Sr.
La série explore non seulement les exploits d’Earnhardt, mais aussi la dynamique familiale complexe qui a façonné son parcours et celui de son fils. Grâce à des images d’archives rares et des témoignages exclusifs, « Earnhardt » permet aux spectateurs de redécouvrir l’homme derrière le mythe et de comprendre comment sa personnalité a marqué le monde du sport automobile.
Cette série arrive au bon moment, alors que l’on s’approche du 25e anniversaire de sa disparition cette année. Elle permet aux nouvelles générations de découvrir l’impact qu’a eu Earnhardt sur ce sport et explique pourquoi, même deux décennies après sa mort, son influence reste importante dans le milieu de la course automobile américaine.
En conclusion : un héritage qui défie le temps
Vingt-cinq ans après sa disparition tragique, l’aura de Dale Earnhardt Sr. continue de planer. Son style de pilotage unique, son charisme indéniable et son impact sur la sécurité du sport en font une figure qui traverse les générations.
L’héritage d’Earnhardt se perpétue à travers son fils, Dale Jr., qui a suivi ses traces et est devenu l’un des pilotes les plus populaires de NASCAR avant de se reconvertir en commentateur sportif. Il se manifeste également dans les mesures de sécurité, qui ont sans doute sauvé de nombreuses vies depuis sa disparition.
À l’approche du 25e anniversaire de son décès, la série documentaire « Earnhardt » sur Amazon Prime rappelle que certaines légendes ne s’éteignent jamais. Par son talent, sa détermination et sa passion, Dale Earnhardt Sr. a redéfini ce qu’être un champion signifie, non seulement en termes de victoires, mais aussi en termes d’influence culturelle et d’héritage durable.
Qu’on l’ait admiré ou craint sur la piste, « l’Intimidateur » reste à jamais gravé dans l’histoire du sport automobile américain comme l’une de ses figures les plus emblématiques et authentiques. Sa voiture noire numéro 3 reste un symbole puissant, une ombre qui continue de hanter les circuits et d’inspirer une nouvelle génération de pilotes qui n’ont peut-être jamais vu Earnhardt courir, mais qui ressentent profondément son influence sur le sport qu’ils pratiquent avec passion.
Que les dieux bénissent les rois de la course et tous les partisans de Dale Earnhardt.







